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Stéphane Thibault >_

Le chaos

Au début, avant que les cieux, la terre et la mer fussent créés, l’immense gouffre de Ginnungagap était informe et vide, et l’esprit de Fimbultyr s’est transporté vers l’abîme jusqu’à ce que des rivières glacées, s’écoulant de Niflheim, entrent en contact avec les flammes ardentes de Muspell. C’était avant le chaos.

Et le père universel a dit : que les gouttes de vapeur se changent en être vivant, et le géant Ymir est né au milieu de Ginnungagap. Il n’était pas un dieu, mais le père de toute la lignée des géants du mal. C’était le chaos.

Le cosmos

Et Fimbultyr a dit : que Ymir soit abattu, et que l’ordre soit rétabli. Et aussitôt Odin et ses frères, les brillants fils de Buri portèrent à Ymir une blessure mortelle, et de son corps ils façonnèrent l’univers : avec sa chair, la terre ; avec son sang, la mer ; avec ses os, les roches ; avec ses cheveux, les arbres ; avec son crâne, les voûtes du ciel, et avec ses cils, la forteresse de Midgard. Les dieux ont ensuite créé l’homme et la femme à leur image à partir du tronc de deux arbres, et ils leurs ont insufflé la vie. Askur et Embla sont devenus des êtres vivants, ils ont reçu pour résidence un jardin à Midgard pour eux et pour leurs enfants, et cela jusqu’à la fin du monde. C’était le cosmos.

La famille des dieux

Les dieux eux-mêmes vivaient dans l’Asgard. Certains d’entre eux appartenaient à la race puissante des Ases : le père universel Odin, et Frigg sa reine, Thor le détenteur de Mjölnir, Baldur le bon, Tyr le manchot, Bragi le forgeron, Idun aux pommes de jouvence, et Heimdall, le gardien d’Asgard. Les Vanes appartenaient à une autre lignée, aimable et douce : Njörd, Frey et Freyja, la déesse de l’amour. Mais au milieu de l’Asgard, en relation quotidienne avec les dieux, le serpent visqueux Loki, l’ami des géants, se contorsionnait.

Les Vikings offraient des sacrifices à ces dieux, leur adressaient leurs prières.

[L]a vie à Asgard

La plupart de ces dieux étaient vénérés sur les champs de bataille, terrain d’élection des Vikings ils espéraient y survivre, mais aussi y mourir un jour. Car si les nornes, personnifications du destin, leur permettaient de tomber l’épée à la main, ils ne descendaient pas jusqu’aux tréfonds de Hel. Ils étaient portés par les Valkyries jusqu’à Valhalle, où leur était insufflée une nouvelle vie et où, mieux encore, ils pouvaient poursuivre leur vie antérieure au contact des dieux. Les Ases faisaient leur bonheur de joyeuses ripailles où l’hydromel coulait à flot des cornes et où s’échangeaient paroles de sagesse et traits d’esprit. Ou alors ils se livraient à des jeux martiaux avec à la main une lance ou une épée acérée. Ils tenaient conseil sous le frêne Yggdrasil et s’ils se risquaient hors des murs de l’Asgard, c’était l’appel de l’amour ou pour livrer bataille aux géants, leurs ennemis depuis l’origine.

Les dieux au ciel vivaient de façon analogue à leurs adorateurs sur la terre, à cette différence près que les pommes de jouvence leur garantissaient une éternelle jeunesse.

La fin de l’innocence

Mais Loki, le serpent, était parmi eux. De sombres présages attristaient le coeur de Frigg, la mère de Baldur, son fils bien aimé. Son esprit ne fut pas en repos avant qu’elle n’ait obtenu de tous ceux qui auraient pu lui faire du mal la promesse de n’en rien faire. Baldur le bon, alors qu’il n’avait plus rien à craindre, et c’est avec insouciance qu’il accepta de servir de cible tandis que les dieux lui lançaient des javelots, des pierres et d’autres armes dont aucune n’atteignait son but. Mais le serpent Loki était plus subtil que toute autre créature créée par Fimbultyr à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Asgard. Il alla trouver Höd, le dieu aveugle, plaça entre ses mains du gui, dirigea son bras et Baldur périt, quitta les joies de Valhalle pour la blême Hel, et ne s’en retourna jamais. Loki fut ligoté et torturé, mais l’innocence première avait déserté l’Asgard. Des guerres sanglantes éclatèrent entre les hommes ; des frères tuèrent leurs frères ; [l]es péchés de la chair gangrenèrent la société des hommes ; le parjure prit la place de la vérité. Les éléments eux-mêmes furent affectés. C’est alors que survint l’hiver de trois ans Fimbulvetur, un blizzard et des tempêtes de neige qui ôtèrent toute joie au soleil.

Ragnarök

L’apocalypse approche. Tous les liens, toutes les chaînes qui unissent le ciel à la terre sont rompus, et les forces du bien et du mal s’engagent dans une guerre d’extermination réciproque. Loki s’avance avec le loup Fenrir et le serpent de Midgard, ses propres enfants, avec les géants et avec Surt, qui met le monde à feu et à sang. Odin s’avance avec les dieux et ses champions. Ils rencontrent leurs adversaires, combattent et tombent. Le loup avale Odin, mais Vidar le silencieux immobilise la mâchoire inférieure du monstre avec son pied, s’empare avec la main de l’autre mâchoire et lui arrache la gueule jusqu’à ce que mort s’en suive. Freyr se mesure à Surt, et des coups d’une violence inouïe sont échangés avant qu’il ne s’effondre. Loki et Heimdall se battent à mort, de même que Tyr et le chien Garm de la caverne de Gnipa. Thor abat le serpent de Midgard avec son marteau M[j]ölnir, mais tombe mort lui-même terrassé par le venin du serpent après avoir reculé de neuf pas seulement. La fumée enveloppa ensuite le frêne Yggdrasill, les flammes atteignirent les cieux, et les tombes des dieux, des géants et des hommes furent englouties dans la mer. La fin approchait. C’était Ragnarök, le crépuscule des dieux.

La terre émerge à nouveau

Mais l’aube radieuse succède à la nuit. La terre redevenue verte émerge à nouveau de l’océan. Là où des mouettes ne pouvaient trouver le moindre repos sur une mer déchaînée, de grasses prairies ni labourées ni semées s’offrent à présent au soleil et ondulent sous la brise. Les dieux s’éveillent à la vie, et Baldur les rejoint. Et voici le puissant Fimbultyr, celui qui traverse les éternités. Le dieu dont le poète de l’Edda n’a pas osé prononcer le nom. Le dieu des dieux se présente aux Ases. Le moment du grand jugement est arrivé. Il réunit tous les justes à Gimli pour y vivre à jamais en paix et dans la joie. Mais les parjures, les assassins et ceux qui sont coupables d’adultère devaient attendre jusqu’à ce qu’ils soient purgés du mal. C’est le temps de la regénération.

Telles sont les grandes lignes de la religion des vikings, et les lois établies par Odin à l’intention des hommes. Les Eddas islandaises les rapportent ainsi.

Fils et filles d’Odin

Nous transmettons ce livre aux hommes dans l’espoir qu’il puisse aider quelque fils ou fille d’Odin à frayer son chemin jusqu’aux fontaines d’Urd et de Mimir et jusqu’aux pommes de jouvence d’Idun. Le fils ne doit pas dissiper mais cultiver sagement ce que son père lui a légué. Il faut chérir, maintenir et faire fructifier ce que le passé nous a laissé. Le bien ainsi prospérera de génération en génération. Le passé est le miroir du futur.

Thorisson, Jón (1997). Les dieux vikings. Les plus belles pages de l’Edda de Snorri Sturluson, trad. de Gérard Lemarquis, illustrations de Lorenz Frölich, mise en couleurs par Eggert Pétursson, Reykjavík — Gotembourg — Oslo, Éd. Gudrun, p. 10-13.

Stéphane Thibault >_

L'Homme d'osier

« Certaines peuplades ont des mannequins de proportions colossales, faits d’osier tressé, qu’on remplit d’hommes vivants : on y met le feu, et les hommes sont la proie des flammes. »
César, Guerre des Gaules, VI, 16

« …ils construisaient aussi une représentation gigantesque de bois et de paille qu’ils brûlaient après l’avoir remplie de bétail et de toutes sortes de bêtes ainsi que d’être humains. »
Strabon, Géographie, IV, 4, 5

Au moins trois sources anciennes font référence à un type très particulier de meurtre rituel : un sacrifice par le feu où les victimes, enfermées dans un grand mannequin creux fait de paille ou d’osier, sont brûlées vives en offrande aux dieux. La cérémonie de l’Homme d’osier apparaît non seulement chez César et Strabon, mais aussi chez un commentateur de Lucain au IXe siècle.

Il est probable que Posidonius fut la source commune de César et Strabon. De même, le commentateur de Lucain dut avoir connaissance des deux premiers auteurs et regroupé leurs observations et celles de Lucain, quand il fait allusion aux trois dieux celtiques sauvages, Taranis, Esus et Teutatès, auxquels les sacrifices humains étaient étroitement associés […]. Le rite consistant à brûler des mannequins de paille (sans victimes, cette fois) s’est poursuivi jusqu’à une période récente dans les festivals de printemps de l’Europe post-païenne. En Allemagne, on brûlait des images d’« Homme Judas ».

Gravure du XIXe s. représentant un « Homme d’osier » que l’on remplit d’être humains destinés au sacrifice. À droite, un druide surveille l’opération, tandis que les victimes se lamentent sur leur sort.

Green, Miranda (2000 [1997]). Les druides, trad. de l’anglais par Claire Sorel, Paris, Éd. Errance, p. 75.

Stéphane Thibault >_

À part leurs apparitions dans les textes mythiques, ceux d’Irlande en particulier, il semble que pendant le Moyen Âge on n’ait pas porté de véritable intérêt aux druides, notamment en Angleterre. Mais dès le début de la Renaissance, la redécouverte de la littérature classique conduisit à une approche nouvelle du passé historique et des druides qu’évoquaient les textes anciens.

[…]

Cet esprit curieux [John Aubrey (1626-1697)] fut le premier à établir un rapprochement entre les druides et le site de Stonehenge, et c’est alors que débuta un courant d’interprétations qui a persisté jusqu’à nos jours. Aubrey n’a jamais idéalisé les druides ni romancé leur existence, mais, en l’absence d’une longue perspective préhistorique, il a prétendu que puisque les sites de Stonehenge et d’Avebury ne dataient pas de l’époque romaine, ils étaient sûrement pré-romains, et parce que c’était manifestement des temples, ils devaient être druidiques.

[…]

William Stukeley, né en 1687, fut médecin dans le Lincolnshire avant d’entrer dans les ordres en 1729 et de devenir le vicaire de Stamford. Il fut influencé par l’oeuvre d’Aubrey et, comme lui, établit un rapport entre les druides et les monuments mégalithiques — dont nous savons maintenant qu’ils remontent à une période de plus de deux mille ans antérieure à l’apparition du clergé celtique. En 1724, il publia son Itinerarium Curiosum, compte rendu de ses voyages à travers la Grande-Bretagne sur une période de quatre ou cinq ans dans lequel il affirme que les tertres funéraires du Néolithique et de l’Âge du Bronze sont à relier aux Celtes ou aux druides. L’intérêt de Stukeley pour les mégalithes était soutenu par une passion égale pour la religion ancienne, et il chercha même à établir un lien entre l’Ancien Testament, les druides et le christianisme.

Green, Miranda (2000 [1997]). Les druides, trad. de l’anglais par Claire Sorel, Paris, Éd. Errance, p. 140-142.

Stéphane Thibault >_

Or, bien entendu, avec l’aide d’un dieu il nous est encore permis à nous, au cas où, d’aventure, il y aurait quelque chose de défectueux dans nos relations antérieures, d’y apporter des correctifs en actes et en paroles. En ce qui concerne la philosophie, je l’affirme en effet, l’opinion vraie que nous en aurons et le discours qui s’y rapportera seront meilleurs si nous avons une conduite convenable. Mais, si notre conduite est honteuse, ce sera le contraire. Or, nous ne pourrions certes rien faire de plus saint que de nous en préoccuper, ni de plus impie que de nous en désintéresser.

Platon, Lettre II, 311d-e

Platon (1997 [1987]). Lettres, trad., intro. et notes par Luc Brisson, Paris, Flammarion, coll. « GF-Flammarion », n° 466, p. 87.

Stéphane Thibault >_

Un mythe du Ṛg Veda décrit l’affrontement entre Indra, un des dieux représentant les Aryens, et le démon Vṛtra qui retenait les eaux et empêchait ainsi l’abreuvement des troupeaux. Vṛtra pourrait représenter la civilisation de l’Indus qui, installée le long du fleuve, en contrôlait l’accès. Indra défait Vṛtra et les troupeaux des hordes nomades peuvent ainsi être abreuvés.

Boisvert, Mathieu (1997). « Le bouddhisme », dans Mathieu Boisvert (dir.), Un monde de religions, tome 1, Les traditions de l’Inde, Sainte-Foy (Québec), PUQ, p. 55.

Stéphane Thibault >_

Au cours de leurs pérégrinations vers l’Orient et l’Occident, les Aryens implantent leur propre conception de l’univers, un ensemble de représentations qui englobent leurs structures sociales, religieuses et mythiques, et dont le fond commun explique l’étonnante similitude entre les mythologies grecque et indienne. Pour les Aryens entrés en Inde aux environs de 1750 av. J.-C., le devoir de tout individu était de préserver l’harmonie de l’ordre cosmique (ṛta). Le seul moyen de maintenir les structures familiales, sociales et cosmologiques était le rituel. Ces actes magiques avaient le pouvoir de soumettre les forces de l’univers et les différentes divinités. La société indienne dans son ensemble se devait d’accomplir ces rituels pour maintenir l’harmonie de l’univers.

Boisvert, Mathieu (1997). « Le bouddhisme », dans Mathieu Boisvert (dir.), Un monde de religions, tome 1, Les traditions de l’Inde, Sainte-Foy (Québec), PUQ, p. 55.