Archives for the tag “ Racism ”

Stéphane Thibault >_

On peut se demander, à observer ce duel explosif de la France et de l’Allemagne, ce que serait devenu le problème dorien si d’autres nationalités s’y étaient intéressées à la même époque. L’école anglaise, par exemple, hérite du schéma sans y porter une attention particulière, ni le mettre en doute dans ses grandes lignes. Les invasions doriennes font vite parties du stock considérable des idées reçues.

Le nazisme est l’aboutissement ultime de cette théorie de la race, déjà si bien constituée chez Müller [Karl Ottfried, auteur de Die Dorier, 1824]. Quelques mots pour situer les Doriens dans l’histoire nazie : tout y est clair et univoque ; l’esprit grec est dorien, et donc germanique, puisque issu de la même branche nordique de la race aryenne. Les invasions doriennes ont abouti à sauver la Grèce de la contamination asiatique et la quintessence des vertus grecques s’exprime plus que jamais dans le génie militaire du modèle spartiate [« Sparte, considérée à tort ou à raison comme le symbole du dorisme » (p. 44) (…)]. Le tout s’inscrit dans une théorie générale des migrations indo-européennes qui exalte jusqu’au délire la supériorité de l’élément germanique.

Schnapp-Gourbeillon, Annie (1986 [1982]). « L’invasion dorienne a-t-elle eu lieu ? », dans C. Mossé (dir.), La Grèce ancienne, Paris, Seuil, p. 46.

Stéphane Thibault >_

De traduction en traduction et de récit de voyage en récit de voyage, ces conceptions captivèrent l’esprit de Kant, qui, modifiant la populaire théorie arctique et astronomique de Bailly plaçait les origines humaines au Tibet. « C’est le pays le plus élevé, raisonnait-il ; il fut sans doute habité antérieurement à tout autre, et il pourrait même avoir été le lieu de toute création et de toute science. Les connaissances des Indiens notamment proviennent presque certainement du Tibet, de même que tous nos arts semblent provenir de l’Inde, par exemple l’agriculture, les chiffres, le jeu d’échecs, etc.  » Ici, Kant s’exprimait sur le mode hypothétique ; mais il était moins prudent lorsqu’il se laissait tenter par les jeux étymologiques, rapprochant le manichéisme de la formule « O mani padme hum », et Abraham, de Brama.

Poliakov, Léon (1971). Le mythe aryen. Essai sur les sources du racisme et des nationalismes, Paris, Calmann-Lévy, p. 186.