Archives for the tag “ Rome ”

Stéphane Thibault >_

Pour les auteurs grecs qui en ont parlé, les Goths étaient des « Scythes » : c’est le mot qu’ils utilisaient presque toujours pour les désigner. Le mot « Scythe » est très ancien ; il vient des Histoires d’Hérodote (écrites au Ve siècle av. J.-C.), qui traitaient du monde grec au temps des guerres médiques. Pour Hérodote, les Scythes étaient des Barbares étranges qui vivaient au nord de la mer Noire, dans ce qui est actuellement la Moldavie et l’Ukraine. Ils vivaient à cheval, mangeaient la viande crue, s’habillaient bizarrement et étaient fondamentalement étrangers, non seulement au monde grec mais même aux autres Barbares, plus proches du monde grec. Les historiens grecs, comme la plupart des autres auteurs grecs, étaient extrêmement respectueux des formes anciennes ; ils considéraient certains auteurs comme des canons, des modèles parfaits que les écrivains des époques ultérieures se devaient de suivre. Hérodote était l’un de ces auteurs canoniques et ses Histoires étaient régulièrement utilisées comme référence par les historiens grecs venus après lui. Dans la pratique, cela signifie que des auteurs qui ont écrit cinq cent ans ou mille ans après Hérodote parlaient du monde de leur époque exactement dans la même langue, avec exactement le même vocabulaire qu’Hérodote tant de siècles auparavant.

Pour les auteurs grecs des IIIe, IVe et Ve siècles apr. J.-C. [sic], les Barbares venant des régions où Hérodote avait situé les Scythes étaient eux-mêmes, très concrètement, des Scythes. Ce n’était pas seulement qu’une langue pseudo-classique attribuait un nom ancien à une population nouvelle ; les Grecs et les Romains appartenant au monde civilisé de l’Empire croyaient vraiment en un type éternel de barbare, immuable pour l’essentiel, quel que fût le nom spécifique attribué à une tribu donnée à un moment donné. C’est pourquoi les Goths, lorsqu’ils apparaissent pour la première fois dans nos sources écrites, sont des Scythes : ils vivaient sur le territoire qu’avaient autrefois occupé les Scythes ; ils étaient l’image inversée parce que barbare du monde grec civilisé, tout comme l’avaient été les Scythes ; ils étaient donc eux aussi des Scythes.

Kulikowski, Michael (2009 [2007]). Rome et les Goths. IIIe-Ve siècle, invasions et intégration, trad. de l’anglais par Marie-Anne de Kisch et Yves de Kisch, Paris, Éditions Autrement, coll. « Mémoires/Histoire », n° 149, p. 25-28.

Stéphane Thibault >_

The Celtic population, while adopting many aspects of Roman material culture, maintained also many of its Celtic attributes. We have already seen that Jerome testifies to the continued use of the Celtic language among Treveri in the fourth century. Celtic religion too continued to flourish, alongside such imports as the imperial cult and the eastern cults, including Christianity, that soldiers and others introduced. Naturally the forms of the religion changed. Druids disappeared, but how important they had been, except in in aristocratic circles, is in any event disputed. Certainly their power and prestige did not long survive the end of Celtic independence, and Claudius actually proscribed them, Augustus having already forbidden Roman citizens to participate. Human sacrifice and head-hunting, which had been features of Celtic society in pre-Roman times, clearly did not survive the conquest either. But the popular religious beliefs and practices that can be shown still to flourish after the conquest, often in a strongly syncretistic form, must have had very deep roots. Celtic religion attached great importance to natural features considered to be sacred, such as mountains, springs and rivers, and there are many references to sacred groves.

Wells, Colin (1996 [1995]). « Celts and Germans in the Rhineland », dans Miranda J. Green (dir.), The Celtic World, ch. 31, Routledge, Londres et New York, p. 612.

Stéphane Thibault >_

Les travaux comparatistes, représentés principalement par l’oeuvre de G. Dumézil, ont pris comme hypothèse de départ que les Romains, qui, selon eux, n’ont pas de mythologie qui leur soit propre, ont « historicisé les mythes », en projetant dans un passé présenté comme réel les vieux mythes qui courent dans les religions des peuples dits « indo-européens ». En se fondant sur cette idée et sur la croyance à l’existence d’une tripartition fonctionnelle chez tous ces peuples, divisant la société en trois groupes, les prêtres, les guerriers et les producteurs, les comparatistes en viennent à refuser toute réalité à l’histoire archaïque de Rome. Cette théorie, séduisante dans son énoncé, a l’inconvénient de ne pas bien s’appliquer dans le détail dès lors qu’on dépasse les rapprochements évidents dus à la parenté du latin avec les autres langues indo-européennes, spécialement le sanskrit.

En fait, les rois latino-sabins ressemblent à des personnages créés par amalgame d’anecdotes plus qu’à des figures mythologiques égarées dans un monde réel. Ils paraissent avoir une personnalité et une histoire bien individualisée, mais leur règne est d’une longueur telle qu’elle n’est pas vraisemblable, ce qui fait penser à une création à partir de légendes populaires circulant dans des milieux variés. De toute façon, le plus ancien état de leur histoire vient d’une époque antérieure à la constitution du patriciat car, chose curieuse, ils portent des gentilices plébéiens et des prénoms inusités par la suite.

Arnaud-Lindet, Marie-Pierre (2005 [2001]). Histoire et politique à Rome, Les historiens romains IIIe siècle av. J.-C. – Ve siècle ap. J.-C., Paris, Bréal, coll. « Agora – Pocket », n° 285, p. 101.

Stéphane Thibault >_

Les Tyrrhènes estimaient qu’une durée d’existence déterminée avait été assignée aux humains ou aux communautés qui les regroupaient. Pour les individus, ils professaient que leur vie s’organisait selon la base d’un cycle de douze hebdomades de sept ans chacune — dont on voit qu’il répond à des cycles cosmiques plus vastes, rythme de l’année, cours des planètes. Certes un homme pouvait vivre plus que quatre-vingt-quatre ans : à ce moment, peu charitablement, les haruspices disaient qu’il ne faisait que se survivre à lui-même, que son esprit l’avait quitté… Peuples et cités se voyaient également gratifiés d’un destin fixé une fois pour toutes. Celui-ci était compté en nombre de siècles : la durée de vie assignée au peuple étrusque aurait ainsi été de dix siècles. Mais ces siècles toscans n’avaient pas une durée fixe, ne représentaient pas l’échéance de cent ans que nous mettons sous ce terme. Il s’agissait de siècles dits « naturels », fondés sur la durée de vie de celui des habitants d’une cité ou des membres d’un peuple qui avait bénéficié de la vie la plus longue de sa génération à partir de la date de fondation de la cité ou du peuple.

Briquel, Dominique (1999). « Première partie. La religion étrusque », dans Yves Lehmann (dir.), Religions de l’Antiquité, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Premier cycle », p. 47-48.

Stéphane Thibault >_

Des témoignages archéologiques nombreux révèlent l’existence d’habitats de l’âge du bronze moyen et récent à Rome, sur les monts Albains, à Préneste, etc., ce qui permet de reculer de quelques siècles le début des établissements humains sur le site de Rome, par rapport à la date traditionnelle de fondation, en 753 av. J.-C. ; les trouvailles de fragments de céramique de type mycénien le long des côtes tyrrhéniennes, à Ischia et dans l’Étrurie méridionale indiquent des contacts avec le monde égéen à l’époque des migrations héroïques dans le Latium ; elles donnent consistance aux navigations légendaires d’Ulysse, de Diomède et d’Énée en Occident. Aux VIIIe-VIIe siècles, des communautés latines s’épanouissent dans la plaine, à l’époque du développement de la civilisation villanovienne en Étrurie, qui correspond au début de la colonisation grecque en Campanie, et à la descente des Sabins le long de la vallée du Tibre. Au moment où l’incinération cède la place aux inhumations, dans des tombes à fosses parfois couvertes du tumulus, les centres albains semblent connaître une perte de vitalité (tradition de la destruction d’Albe la Longue par les Romains) et Rome fournit une documentation beaucoup plus riche que ses voisines.

Avec ses sept rois de 753 à 509, et spécialement à partir de l’avènement de la dynastique étrusque à la fin du VIIe siècle, Rome entre dans l’histoire ; de nombreuses coïncidences entre l’archéologie et l’histoire issue de la tradition littéraire ont conduit à prendre celle-ci davantage en considération […].

Cabanes, Pierre (1992). Introduction à l’histoire de l’Antiquité, Paris, A. Colin, coll.  « Cursus. Histoire », p. 112.

Stéphane Thibault >_

Le Romain est un homme pieux. L’Ancêtre mythique du peuple romain, qui le rattache à la lignée troyenne, est le « pieux Énée », pius Aeneas. Mais la piété antique n’a que peu à voir avec les formes modernes de dévotion. Elle n’est pas de l’ordre du sentiment. Ce n’est pas une piété du coeur ; l’effusion, l’affectivité n’y ont point de place. C’est un comportement, qui se définit par le respect des devoirs que les hommes ont envers les dieux et par l’accomplissement des obligations qui en découlent. Elle tient tout entière dans l’observance des rites.

La notion de pietas ne se limite d’ailleurs pas à la sphère religieuse. Respect des devoirs à l’égard d’autrui, reconnaissance des justes hiérarchies qui structurent le monde, elle dicte à l’homme son comportement à l’égard de ses parents (« piété filiale »), de sa patrie (« patriotisme »), de ses dieux : bref, des valeurs les plus sacrées. Elle est de l’ordre de la justice. À chacun son dû. […]

[…]

Piété formelle, rituelle, elle se nourrit de religio. Mais cette dernière n’est pas non plus ce qu’attendrait un moderne : elle n’est ni le sentiment religieux, ni la croyance, ni même la religiosité. Cicéron la définit comme le « culte rendu aux dieux », cultus deorum (De la nature des dieux, 1, 117 ; 2, 8), c’est-à-dire le fait de les « honorer » (colere) : la religion est une pratique. […] Loin d’avoir le regard critique que nous, modernes, posons volontiers sur elle (trop froide, trop sèche, trop ritualiste…), les Romains étaient persuadés de l’excellence de leur religion.

Champeaux, Jacqueline (1998). La religion romaine, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Le livre de poche – Antiquité », n° 552, p. 11-12.

Stéphane Thibault >_

La légende des origines à Rome, telle qu’elle nous est parvenue, s’est organisée à partir des Ve-IVe siècles av. J.-C., autour de trois thèmes principaux : le fondateur éponyme, Romulus ; la généalogie et les origines immédiates du fondateur, d’Énée au mythe des jumeaux ; la période royale et les débuts de la République.

[…]

La vulgate de la légende qui a cours chez les Romains, à partir d’Auguste, dit généralement ceci : le prince troyen Énée, fils de Vénus et d’Anchise, fuyant Troie au moment de sa destruction, erre en Méditerranée avec quelques compagnons ; il aborde à Carthage où il est aimé de la reine Didon, puis part pour l’Italie ; il y épouse Lavinia, fille du roi Latinus, et fonde Lavinium. Ascagne, fils d’Énée, fonde Albe ; après lui, règnent douze rois albains en environ quatre cents ans.

Le dernier roi d’Albe, Amulius, règne après avoir détrôné son frère Numitor. Romulus, petit-fils de Numitor, fils de Rhéa Silvia et du dieu Mars, est nourri par une louve avec son jumeau Rémus ; il remet son grand-père sur le trône d’Albe, fonde Rome la troisième année de la sixième Olympiade (754-753 av. J.-C.), et tue son frère rival qui s’était moqué des rites de fondation. Après lui règnent sur Rome trois rois latino-sabins et trois rois étrusques, à raison d’environ trois par siècle. Le dernier roi, Tarquin le Superbe, est chassé de Rome par Brutus, deux cent quarante-quatre ou deux cent quarante-trois ans après la fondation, soit en 509 av. J.-C.

Arnaud-Lindet, Marie-Pierre (2005 [2001]). Histoire et politique à Rome, Les historiens romains IIIe siècle av. J.-C. – Ve siècle ap. J.-C., Paris, Bréal, coll. « Agora – Pocket », n° 285, p. 93-94.

Stéphane Thibault >_

Nul ne semble mieux mériter le nom d’Indo-Européens que les « Italiques » qui s’établirent dans la péninsule au cours du deuxième millénaire, et parmi eux les Latins surtout. Leur langue a conservé, seule (et en commun) avec l’indo-iranien, bon nombre de mots désignant des faits de religion et d’organisation sociale : inséparables à haute époque. Ce conservatisme obstiné, au long de lents cheminements à travers des espaces immenses, se vérifiera facteur essentiel de l’évolution religieuse de Rome ; il justifie des hypothèses et des recherches qui peu à peu, même contestées ou retouchées, en éclairent certains aspects historiques : sur « l’unité italo-celtique », avant que les peuplades de même provenance et de même langue se fussent séparées pour gagner les unes l’Italie, les autres l’Europe atlantique ; sur « la tripartition fonctionnelle » qui, durablement attestée dans l’Inde par les classes (sacerdotale, militaire, productrice), aurait laissé plus que des traces, des témoignages de structure dans le culte et la légende des Latins.

Bayet, Jean (1999 [1956]). La religion romaine, Histoire politique et psychologique, Paris, Éd. Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », n° 360, p. 15.

Stéphane Thibault >_

Une formule célèbre de Tite-Live (en V, 1, 6) présente le peuple étrusque comme le plus religieux qui soit au monde. L’historien augustéen traduit bien là l’impression que les anciens Toscans donnaient à ses contemporains, et l’intérêt que suscitait en eux la religion étrusque. De la part de Romains cela exprimait la reconnaissance d’une dette : autant Rome savait qu’elle devait beaucoup de ce qui constituait sa culture à la Grèce, autant elle s’estimait redevable de bien des traits de sa religion à l’Étrurie.

Briquel, Dominique (1999). « Première partie. La religion étrusque », dans Yves Lehmann (dir.), Religions de l’Antiquité, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Premier cycle », p. 7.